ccc od ccc od

Per Barclay

Chambre d’huile


A l’occasion de l’ouverture du ccc od, Per Barclay réalise dans la Nef du centre d’art l’une de ses plus grandes « Chambres d’huile » jamais présentées dans un contexte d’exposition.

Il est extrêmement rare de faire l’expérience de ce type d’installation emblématique dans l’œuvre de l’artiste norvégien, puisque les « Chambres d’huile » n’ont pas nécessairement vocation à être exposées. Elles sont en effet le plus souvent conçues comme des dispositifs de prise de vue uniquement destinés à créer des images photographiques.

La longue collaboration entre Per Barclay et le ccc od depuis 2001 a permis d’expérimenter ce dispositif en tant qu’installation in situ à plusieurs reprises, amenant l’artiste à le concevoir peu à peu comme une œuvre autonome, indépendante de sa destination photographique. Une œuvre à part entière qui s’épanouit aujourd’hui à grande échelle dans le volume monumental de la Nef.

 

Les « Chambres d’huile » de Per Barclay

Les « Chambres d’huile » désignent un dispositif qui traverse l’œuvre
de Per Barclay depuis 1989, et qui compte aujourd’hui une quarantaine de productions réalisées selon le même principe : l’artiste répand un liquide, le plus souvent de l’huile noire, sur le sol d’un espace clos. La surface réfléchissante crée un grand miroir qui transforme et révèle le lieu tout en le rendant inaccessible. Puis, Per Barclay photographie l’installation selon des points de vue particuliers. Ces images constituent, au sein de ce processus, l’œuvre en tant que telle. L’exposition de l’installation in situ est quant à elle plus ponctuelle et restreinte.

Malgré la constance du dispositif, les « Chambres d’huile » ne cessent de se renouveler au gré de la diversité des lieux investis, choisis pour leurs caractéristiques culturelles et architecturales fortes : des lieux d’exposition bien sûr, mais aussi un palais baroque, une cabane de pêcheurs, une banque, un fort militaire, etc… Per Barclay diversi e également l’expérience en recourant parfois à d’autres liquides : l’eau, le vin, le lait ou le sang, qui impriment au re et leur impact chromatique et symbolique. L’huile noire demeure cependant le matériau privilégié de cette aventure.

Dans le reflet de la « Chambre d’huile », tous les repères basculent : le lieu se renverse, le sol s’ouvre sur un vide vertigineux qui absorbe tout l’espace alentour. L’intervention semble minimale, tant elle se fond dans l’architecture. Pourtant la métamorphose est totale : l’installation creuse l’espace réel d’un autre espace tout aussi imposant, un espace de fiction où se projette l’imaginaire.

Car ce n’est pas un double fidèle du lieu que livre le reflet sombre de la « Chambre d’huile », mais une lecture plus fascinante encore, travaillée par le filtre fonctionnel et sensoriel du miroir noir, nous faisant accéder à un autre versant de la réalité.

 

La « Chambre d’huile » du ccc od

La « Chambre d’huile » transforme le réel et révèle le lieu sous un nouveau jour en le magnifiant. Elle fait apparaître des détails auxquels le regard seul n’a pas accès. Pour cette exposition inaugurale, l’installation de Per Barclay permet ainsi à l’architecture monumentale de la Nef de se dévoiler pour la première fois avec une intensité amplifiée.

L’installation exacerbe en e et deux caractéristiques essentielles de ce grand espace du ccc od : sa hauteur exceptionnelle de 11 mètres ainsi que la transparence de ses quatre grandes baies vitrées ouvertes sur la ville.

L’intervention de Per Barclay est très paradoxale, tant l’intervention au sol semble au premier abord ne pas tirer parti du volume impressionnant de l’es- pace pour faire au contraire le choix du vide. Pourtant, ce volume resurgit dans toute sa dimension dès que l’on s’approche du reflet, qui ouvre un gouffre d’au- tant plus vertigineux que la hauteur sous plafond de la nef est particulièrement élevée.

La « Chambre d’huile » du ccc od donnera lieu à une œuvre photographique se rattachant à la part la plus connue de ce travail. Mais c’est ici l’expérience rare de l’installation in situ qui est en jeu, marquée tout d’abord par la présence physique de l’huile noire, cette matière liquide et visqueuse qui évoque de sombres eaux dormantes, tel un Styx aux profondeurs étranges et insondables.

Se trouver face à une « Chambre d’huile », c’est ainsi faire coexister en un même lieu la réalité et son image. Malgré la démarcation nette séparant les deux, le trouble demeure, la perception oscille en permanence. Difficile également de déterminer la véritable nature de ce qui est pourtant sous nos yeux : liquide ou solide, surface plane ou abîme insondable…

L’installation de Per Barclay dans la Nef interroge plus que jamais ces ambiguïtés qui agissent sur la perception. Elle joue également tout particulièrement du statut hybride de ces installations partagées entre l’image et la sculpture, en appartenant à ces deux champs à la fois.

Adossée à l’architecture sur deux de ses côtés, elle se confond presqu’avec elle pour produire l’illusion d’une image pure dénuée de toute matérialité. Mais elle est aussi, sur ses deux autres côté une sculpture, un objet physique découpant l’espace. Dans cette partie saillante, le seuil est très légèrement surélevé, juste assez pour créer un e et de décrochement qui désigne le bassin comme un relief alors même qu’il s’ouvre sur le vide.

 

Un nouveau dispositif vidéo

Cette nouvelle installation est également l’occasion pour Per Barclay d’expérimenter une autre façon de produire de l’image, en recourant à la vidéo. La « Chambre d’huile » et les reflets mouvants des visiteurs sont filmés en permanence et leur image diffusée en temps réel à l’entrée de l’exposition.
Ce nouveau dispositif permet à Per Barclay de rompre avec la désertion des corps qui caractérise ses photographies de « Chambres d’huile », étrangement vides et hors du temps. Il y intègre aujourd’hui la relation aux visiteurs, le mouvement et la vie.

 

La relation à Olivier Debré

Faisant écho à la relation artistique privilégiée qui lie Per Barclay au ccc od, est présenté dans l’exposition le petit tableau d’Olivier Debré que l’artiste, alors jeune étudiant en Histoire de l’Art, découvrit dans les années 70 chez une amie galeriste. Une rencontre déterminante selon lui, un choc esthétique qui participa à l’affirmation de sa vocation d’artiste. Dans une émouvante mise en abyme, le tableau imprime aujourd’hui son reflet dans la « Chambres d’huile ». Réunies aujourd’hui dans un même lieu, les deux œuvres témoignent aussi de la circulation invisible des influences, des émotions et des convergences esthétiques, qui agit et s’incarne dans l’art au-delà des générations et des frontières.

 

Remerciements : les galeries OSL Contemporary, Oslo ; Galleria Giorgio Persano, Turin ; Galeria Oliva Arauna, Madrid ; Art Bärtschi & Cie, Genève ; Francesco Pantaleone, Arte contemporanea, Palermo.
David Baty et Vincent Joly ; Société Meltis