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Innland

exposition collective


Fidèle à sa mission prospective, le CCC OD est parti à la rencontre d’une génération de créateurs actifs sur la scène artistique norvégienne depuis les années 2000.

“Innland” fait référence à un terme issu du vocabulaire norvégien désignant l’intérieur d’un territoire, invitant à porter un regard critique sur cette notion d’« intérieur » – pays, terre, espace – et à se prémunir de toute tendance à l’auto-protectionnisme. Plutôt que de s’intéresser à un groupe d’artistes par le spectre de leur nationalité, elle entend montrer comment ces artistes ont été influencé par les conditions-même de leur temps, par un contexte commun de pensée et de production qui se manifeste dans leurs oeuvre et dans leur perspectives pour le futur. Dans le contexte de l’exposition, « Innland » désigne également un lieu métaphorique, une autre forme de topographie plus intime, qui renvoie à la vie intérieure de chacun, ses pensées et ses émotions, habituellement difficile d’accès. Les artistes de l’exposition nous ouvrent les portes de ce territoire inédit et éphémère, somme de toutes ces sensibilités qui ne se matérialisera que pour la durée de l’exposition.

 

Cette proposition est à l’image de la diversité de cette scène artistique. Ses protagonistes remettent profondément en question les médiums et techniques qu’ils emploient, ainsi que leurs limites. Les onze artistes d’ « Innland » induisent un questionnement sur la définition et les usages des images, la façon dont celles-ci sont produites et dont leur interprétation bouleverse notre appréhension du monde. Cette génération, manifestement saturée d’images, adopte une posture de ralentissement et de concentration, jouant sans cesse l’aller-retour entre la surface des objets et leur profondeur. Quelle que soit la forme empruntée, ces artistes partagent un regard critique sur la société et élaborent un art pertinent en quête de sens sur la réalité de notre monde commun.

 

Les artistes en Norvège jouent un rôle important dans la société, largement hérité des évolutions politiques des années 1970 qui ont mis en avant le rôle social de l’art. Suite à deux décennies de profondes transformations et de renforcement constant, ces dernières années ont vu éclore une scène active « d’artist run spaces » dont la portée est allée bien au-delà des frontières nationales.
Les artistes de l’exposition ont tous entamé leurs carrières en ce moment charnière où il n’y avait quasiment pas de dialogue entre les institutions artistiques établies et les artistes émergents. Beaucoup de ces derniers ont alors trouvé des moyens de créer leurs propres espaces de diffusion pour présenter leur travail dans un esprit de soutien mutuel, en dehors des circuits classiques des institutions et des galeries commerciales. Ce mouvement a permis à cette scène de prendre en main sa propre programmation, d’organiser des projets habituellement réservés à d’importantes institutions en regroupant des artistes de nationalités, d’âges et de maturité différents. Hérités d’une longue tradition en Norvège, les arts visuels, la musique, la littérature et le théâtre ont resserré leurs liens, donnant naissance a des lieux de rencontre essentiels. De ce mouvement de fond est né une génération internationale d’artistes qui évolue librement entre les rôles de créateur, commissaire d’expositions et critique d’art d’une manière collaborative.
La sélection d’artistes opérée pour cette exposition est le fruit d’une collaboration entre l’artiste norvégienne Thora Dolven Balke, qui a elle-même géré l’artist run space Rekord et Elodie Stroecken, chargée des expositions au CCC OD. Cette proposition est à l’image de cette association double, à la fois interne à cette scène artistique et externe par le point de vue d’une institution française qui découvre ces artistes. La majorité des oeuvres a été créée spécifiquement pour l’exposition, parfois en réaction au bâtiment dans lequel elles s’inscrivent.

 

«Le partage du sensible, c’est la façon dont les formes d’inclusion et d’exclusion qui définissent la participation à une vie commune sont d’abord configurées au sein même de l’expérience sensible de la vie. (…) Il s’agit de savoir d’abord comment l’ordre du monde est pré-inscrit dans la configuration même du visible et du dicible, dans le fait qu’il y a des choses que l’on peut voir ou ne pas voir, des choses qu’on entend et des choses qu’on n’entend pas, des choses qu’on entend comme du bruit et d’autres qu’on entend comme du discours. »
Jacques Rancière

 

Commissariat : Thora Dolven Balke & Elodie Stroecken

 

Remerciements : Ambassade royale de Norvège, Paris ; OCA (Office for Contemporary Art Norway) ; VI, VII, Oslo ; Maureen Paley, Londres ; DREI, Cologne ; STANDARD (OSLO), Oslo ; Carl Freedman Gallery, Londres
Hory Chauvelin, Tours ; Estivin, Tours ; TEDCO Toys, USA.

 

LES ARTISTES

 

THORA DOLVEN BALKE
Née en 1982. Vit et travaille dans le nord de la Norvège et à Rio de Janeiro (Brésil)
Thora Dolven Balke décortique et exploite les supports sur lesquels s’inscrivent ses photographies pour en faire surgir la beauté, le potentiel narratif ou poétique et développe parallèlement un travail sonore et sculptural important. Son approche sensuelle et tactile du réel l’a emmenée à développer dernièrement ses images sur un support inattendu : le silicone. Les propriétés plastiques, l’aspect clinique et laiteux de ce matériau ajouté à la lumière crue issue de tubes fluorescents transforment ses images. C’est la confrontation entre ces éléments manufacturés et industriels et la sensibilité des sujets choisis qu’il est intéressant de relever. Dans son installation In good hands (en 3 parties), des éléments de tuyauteries originellement léger et sans qualité sont moulés en acier pour leur donner une consistance et un poids qui suggèrent des parties d’un corps étendu sur le sol. Des découpes réalisées dans du silicone font elles aussi référence à une forme de corporalité, un être fantomatique qui aurait été là et dont il ne reste plus que la peau, lourde et épaisse.

 

SOLVEIG LØNSETH
Née en 1986. Vit et travaille à Oslo
Solveig Lønseth développe un travail sur la perception avec des oeuvres qui modifient nos habitudes visuelles ainsi que la façon dont nous expérimentons le monde qui nous entoure. Ses installations sont souvent une réponse à l’architecture et au contexte dans laquelle elles s’inscrivent.
Pour « Innland », l’artiste a souhaité capturer la lumière extérieure entrant dans la galerie noire lorsqu’elle travaillait à la préparation de son oeuvre dans l’espace, les fenêtres n’étaient alors pas encore obturées. Elle s’est nourrie de la démarche d’Olivier Debré et plus particulièrement de sa façon de restituer la lumière dans ses peintures des lieux dans lesquels il peignait. Elle ramène la lumière là où elle est bannie pour les besoins de l’exposition. Cette capture du temps et de la lumière se trouve concrétisée dans une sculpture minimaliste réalisée dans son atelier d’Oslo, à partir de relevés précis effectués in situ. Il pourrait s’agir d’une forme de sculpture d’intérieur, en référence à la peinture d’intérieur, cette tradition picturale classique visant à mettre en avant les effets de lumière dans une pièce. Pour ce faire, elle a utilisé le tronc d’un pin, si présent dans le paysage et l’architecture norvégiens, un arbre qui a besoin d’énormément de lumière pour croître. Tiré du paysage norvégien, le pin symbolise la lumière nordique dans la galerie noire, frapé sur un flanc par le rayon de lumière potentielle du lieu.

 

ANN CATHRIN NOVEMBER HØIBO
Née en 1979. Vit et travaille à Kristiansand
Ann Cathrin November Høibo s’intéresse aux relations complexes entre la technologie, la représentation, la production et la reproduction (à la fois industrielle et artisanale). Elle explore la matérialité des objets grâce à des objets ready-mades issus le plus souvent de son atelier, de tissus mais aussi de pièces textiles qu’elle confectionne elle-même. Son oeuvre s’inscrit dans la lignée des grandes artistes textiles norvégiennes tout en prenant une direction plus conceptuelle et fondamentalement contemporaine par le choix des matériaux. Elle crée des installations qui reposent sur une superposition d’éléments disparates et combinatoires dont la matière même constitue le point de départ de sa réflexion. Leur caractère mystérieux et froid se trouve contrebalancé par la qualité tactile et sensuelle des objets qu’elle choisit. Par exemple en nous approchant du monochrome rouge, nous nous rendons compte qu’il s’agit de similicuir, comme une peau tendue. La tension engendrée par les interprétations possibles de ses oeuvres nécessitent de fait une implication du regardeur et donc une forme d’intimité. L’artiste lui laisse souvent l’impression qu’elle vient juste de quitter la scène qui se déroule devant ses yeux. Sans opposer dans le fond aucune résistance, il s’agit de s’imprégner, de se laisser gagner par leur poésie visuelle qu’il est presque impossible d’expliquer ou de situer. L’artiste joue sur la différence entre ce que l’on peut percevoir et sur le discours rattaché à une oeuvre, sur la façon dont l’image se crée ainsi que sur l’ambiguïté entre ce qui est produit mécaniquement de ce qui l’est de manière artisanale et manuelle.

 

TORI WRÅNES
Née en 1978. Vit et travaille à Oslo
Artiste plasticienne et vocaliste, Tori Wrånes pratique principalement la performance, en combinant sa voix et la sculpture. Elle déforme son apparence physique et crée un monde extraordinaire peuplé de trolls. Ces créatures surnaturelles vivent dans les forêts obscures et ne sortent de leur cachette qu’au coucher du soleil. Pour « Innland », elle fait intervenir une diva invisible en deux endroits distincts, de manière impromptue. Sa voix cristalline résonne en écho dans l’exposition, plongeant le spectateur dans un chant rythmique irréel. L’espace sombre de la galerie noire est propice à la vie de cet individu qui semble nous échapper, comme un troll le ferait dans un sous-bois. Cette oeuvre fantasmagorique nous plonge dans les terres de l’intérieur, un innland mythologique tout à fait abstrait uniquement basé sur les sensations et la construction mentale d’un imaginaire fécond.

 

AHMAD GHOSSEIN
Né en 1981. Vit et travaille à Beyrouth
Artiste et cinéaste libanais, Ahmad Ghossein a suivi des études de théâtre à l’Université libanaise ainsi qu’à la Faculté des arts d’Oslo. Son médium de prédilection est la vidéo et son cheminement artistique est jalonné par son vécu personnel et les événements politiques à l’oeuvre dans son pays. Il accorde une attention particulière aux structures du pouvoir et leurs effets sur la société libanaise. Dans The Fourth Stage, il revient sur deux phénomènes dont il a été témoin ces dernières années dans le sud du Liban. Le premier est la disparition inquiétante d’un magicien-ventriloque et le second, la soudaine apparition et prolifération de sculptures géométriques abstraites monumentales dans l’espace public. En suggérant que la disparition de la magie du domaine public et la propagation de mythologies narratives et visuelles idéologiquement orientées sont intimement liées. Cette oeuvre questionne alors les rôles joués par l’idéologie, l’illusion, la religion ou encore la mythologie dans la transformation géopolitique ainsi que l’imaginaire politique et social du sud du Liban.

 

TIRIL HASSELKNIPPE
Née en 1984. Vit et travaille en Norvège
L’oeuvre de Tiril Hasselknippe est infusée de science-fiction, d’architecture, mais aussi de références historiques au Land Art, au Minimalisme américain. Les trois sculptures présentées dans l’exposition ont été créées en 2016 pour un parc de sculptures situé au sein du jardin botanique de Kristiansand. Initiative portée par les artistes de cette ville côtière du sud du pays, elle est à l’image de la façon dont beaucoup de projets artistiques voient le jour en Norvège depuis quelques années. Ces sculptures ont vécu dans le paysage norvégien, à l’épreuve des intempéries et de leurs ravages dus aux conditions parfois extrêmes de ce climat. Ici recontextualisées, la qualité sculpturale de ces oeuvres est remise en jeu, en les confrontant à une autre réalité. Elles apparaissent dans la galerie noire telles des ruines modernes, des éléments architecturaux échoués, archaïques et bruts. Leurs formes abstraites ont un fort pouvoir d’évocation mais c’est uniquement à la lecture de leur titre que leur nature se révèle. L’artiste cherche ses formes dans son quotidien et souligne par ses choix l’attachement culturel inconscient de chacun aux objets. Ici, il s’agit de sa série des « balcons », éléments architecturaux porteurs de sens. Lieu de la déclaration, de la déclamation, du sacre et du cérémoniel, politique ou religieux. Aujourd’hui, elles sont pour l’artiste les symboles d’une crise globalisée, d’un monde post-apocalyptique, mais aussi d’une forme de romantisme appliquée au futur.

 

LINN PEDERSEN
Née en 1982. Vit et travaille à Kristiansand
La pratique artistique de Linn Pedersen touche à la photographie, au collage et à la sculpture qu’elle assemble pour donner lieu a des installations qui procèdent selon un mode sédimentaire. Elle mêle des éléments documentaires et poétiques à partir de ses photos prises lors de ballades au hasard au travers du paysage, à la recherche de sensations. Ses photographies (à la base de tout, tel un carnet de croquis) examinent la ligne ténue entre le banal et l’extraordinaire et se jouent de l’infime différenciation entre paysages réels et paysages fictifs recréés par l’artiste. Ses sujets sont variés : les objets de son quotidien, ceux issus de la consommation et de la production de masse, telles ces chaises jugées trop laides pour figurer dans le paysage nordique aseptisé et fantasmé d’aujourd’hui. L’artiste les sublime et les transcende par le traitement sculptural et photographique qu’elle leur impose. Mises au rebus, ces objets nous parlent de nous-même et de notre société. Un jeu de strates s’enclenche entre ces photographies, aux techniques de prise de vue diverses, et les statuts des images, qui pourtant sont présentées sur le même plan. Ce réel composé de plusieurs dimensions nécessite une mise au point du regard. Linn Pedersen développe le concept de « Sédimentalité » – la fusion des mots « sédiment » et « sentimentalité », illustrant la recherche sensible et affective qui se cache derrière sa démarche.

 

SAMAN KAMYAB
Né en 1981. Vit et travaille à Oslo
Saman Kamyab est un photographe et vidéaste qui réalise un long travail conceptuel d’élaboration de ses images basé sur des prises de vue a priori sans qualité qu’il retravaille encore et encore sur ordinateur. La construction de ces images pourtant saisissantes de beauté au premier abord ont été déléguées à la machine. A l’issue de l’impression, il fige cet assemblage à l’aide de matériaux divers (résine époxy, ruban adhésif) et vient parfois même les augmenter d’une image vidéo. Ses photographies ne constituent qu’un outil qui lui permet de développer un processus industriel de déconstruction du processus photographique. En n’intervenant jamais avec la main, ses images se répètent mais ne se ressemblent pas. Il s’agit de la répétition abstraite d’une idée et non pas de la réalité. Une reproduction à l’infini, en somme. Ses 4 tirages présentés dans l’exposition se tiennent en ligne telles des natures mortes abstraites, qui semblent engagées déjà littéralement dans un processus de décomposition. Inspiré par l’art autodestructif de Gustav Metzger, ces « peintures » semblent continuer à évoluer sous nos yeux.

 

IGNAS KRUNGLEVIČIUS
Né en 1979. Vit et travaille à Oslo
Ignas Krunglevičius a d’abord étudié la composition musicale avant de s’engager dans une carrière d’artiste plasticien. Il investigue la psychologie des mécanismes de prise de pouvoir et de contrôle des esprits au travers d’installations, de vidéo et de pièces sonores. Il suggère les systèmes codés à l’oeuvre dans la société pour contrôler les individus et les situations. L’oeuvre qu’il crée spécifiquement pour les galeries transparentes du ccc od est issue de sa fascination pour les architectures utopistes gonflables mais également par un état posthumain de la civilisation. Il ne s’agit plus ici d’une utopie prometteuse mais plutôt d’une utopie sombre. Inspirée par la littérature de science fiction et le cyberpunk, cette grande sculpture abstraite constituée de ballons noirs gonflés d’air évoque une sorte de muscle géant venant enserrer d’une tension protectrice, les oeuvres de l’exposition «Innland».

 

KAMILLA LANGELAND
Née en 1989. Vit et travaille à Bergen
Kamilla Langeland envisage la photographie telle une empreinte. Elle est fascinée par la façon dont sa mécanique renferme les secrets de construction du monde physique. Elle l’utilise pour étudier ce qui l’entoure en explorant la façon dont la photo peut déformer les perceptions visuelles et transformer la banalité en phénomènes déroutants. Ses images consistent en plusieurs couches de négatifs et de photogrammes superposés. Elle fait usage de négatifs qu’elle a produits elle-même ainsi que des négatifs empruntés, et s’intéresse au tirage photographique argentique et aux expérimentations en chambre noire. Elle collecte également des objets et les intègre dans le processus de composition de l’image, gérant sa composition selon un savant jeu d’échelle, de nuances de gris et de perspectives. L’image met en avant le processus-même grâce auquel elle a pris forme et les gestes qui ont prévalu à son état final. Une fois la composition achevée, l’artiste s’autorise à intervenir directement sur la surface de
la photographie, par des rehauts de couleur ou par ce qui ressemble à des graffitis.

 

LARS LAUMANN
Né en 1975. Vit et travaille à Oslo
Lars Laumann est un artiste vidéaste dont le travail explore les personnes et les phénomènes à la marge de la société contemporaine en adoptant toujours une forme de retrait personnel. Ses travaux ne sont jamais documentaires au sens strict du terme mais constituent plutôt une appropriation de la vie des autres.
Son dernier film, Season of Migration to the North relate l’histoire d’un jeune demandeur d’asile soudanais qui a dû fuir son pays en raison de son homosexualité. La narration se fait à la première personne et prend la forme d’un rapport circonstancié : le protagoniste Eddie Esmail lit son journal depuis son arrestation à Khartoum jusqu’à son départ pour l’extrême nord de la Norvège où il est envoyé dans un camps de réfugiés. Son arrestation a lieu lors d’un défilé de mode auquel il a participé. Eddy Esmail fait alors un parallèle avec l’histoire de Ruth Maier, une jeune femme autrichienne réfugiée en Norvège pendant la seconde guerre mondiale et qui est tombée amoureuse de la poétesse norvégienne Gunvor Hofmo. Le titre de cette vidéo est quant à lui une référence au roman de l’écrivain soudanais Tayeb Salih, qui a été un temps interdit dans son pays pour ses passages explicitement sexuels.